Le blog d’info d’Hervé Segata
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USHUAIA, OU LE MYTHE EXPLOITÉ… Á L’EXTREME. (paru dans PREF Mag nº8)
3 juillet, 2006, 5:06
Classé dans : Argentine,Buenos Aires,PREF,Ushuaia

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« Ushuaia », programme télé animé par un écolo-chiraquien convaincu. « Ushuaia », gamme de gels douche pour occidentaux en mal d’exotisme. Mais avant de devenir un produit dérivé protéiforme, Ushuaia c’est d’abord le nom d’une destination mythique. Pour ses paysages de carte postale bien sûr, mais surtout pour son titre de ville la plus australe du monde.

Au sud, tout au sud, à la pointe sud de l’Argentine. L’arrivée en avion est spectaculaire. Après avoir survolé le détroit de Magellan, l’appareil frôle les dernières cimes de la Cordillères des Andes. Puis débouche sur la baie d’Ushuaia, bordée par le Canal Beagle, large couloir maritime reliant Atlantique et Pacifique. De là haut, le mythe est intact. Plus pour longtemps… Malgré la rigueur du climat et un sentiment d’isolement bien réel, Ushuaia attire depuis plusieurs décennies des argentins qui ont choisi de fuir la misère économique du nord du pays. Dans les années 1980, c’est l’implantation de dizaines d’usines et d’entreprises électroniques de pointe qui transforme ce gros bourg de 65 000 habitants en un pôle de croissance exemplaire dans un pays alors en plein boom économique. Puis l’ère Menem, synonyme de corruption généralisée et de dilapidation du patrimoine économique national, entraîne progressivement le pays vers une faillite historique. Ushuaia subit de plein fouet la crise et les fermetures d’usines se succèdent. Apparaissent des zones de bidonvilles aux abords de la ville, oú les conditions de vie sont aggravées par la rigueur du climat. Le miracle économique tourne au cauchemar social.  Dans un tel contexte, l’option touristique devient la nouvelle religion des autorités locales qui misent tout sur ce filon pour relancer l’activité économique de la zone. La ville et le Ministère du Tourisme communiquent à fond sur le mythe du bout du monde. Et ça marche. On le constate sur place, l’offre touristique se développe et se structure. Les grues envahissent la ville pour accroître le parc hôtelier. Les agences de voyages poussent comme des champignons et offrent des packages tout compris pour aventuriers en Lacoste. L’aéroport est agrandi et rénové. L’office de tourisme local s’enorgueillit d’être le plus performant du pays. Malgré les vents froids qui balayent la ville en permanence, le mythe de l’extrême sud attire désormais des milliers de touristes du monde entier. A l’image des paquebots géants qui accostent et déversent leurs flots de gros texans à casquette qui se ruent dans les magasins de souvenirs kitchissimes de la rue San Martin. Les habitants de la ville ont parfaitement su intégrer cette dimension mythique dans leur business. Le moindre restaurant vous propose ses carottes râpées ou son omelette du bout du monde… Et les tee-shirts, casquettes et pingouins en peluche estampillés « fin del mundo » se vendent comme des petits pains (du bout du monde). L’office du tourisme distribue même aux visiteurs un diplôme du bout du monde qui viendra joliment orner le mur du salon, coincé entre la reproduction d’un Van Gogh et une photo de Mamie à Disney Land. Même ici, à l’extrême sud de notre planète, l’aventure a été canalisée, packagée et maîtrisée pour se rendre accessible au plus grand nombre : virée en paquebot climatisé pour apercevoir les colonies de pingouins, petit train du far West qui sillonne le (magnifique) parc naturel de la Terre de Feu… Du coup, malgré la beauté incontestable des paysages de Patagonie, on est un peu déçu en déambulant dans les rues d’Ushuaia. La ville du bout du monde, on l’imaginait forcement différemment. Plus sauvage, plus intime, plus mystique. 

Plusieurs bagpackers me confient leur frustration. « Le mythe a du plomb dans l’aile » me glisse un routard suisse. « Une entreprise touristique, tournée vers l’exploitation du rien du tout » s’énerve son compagnon de route suédois. Certains d’entre eux ont effectué plus de 1000 km à vélo pour traverser la fade aridité de la Pampa et atteindre ce coin du monde. Ceux-ci plus que les autres ont l’impression d’être tombés dans le piège du mythe. Et la photo de rigueur près du panneau touristique « Ushuaia, kilomètre zéro, bienvenue dans la ville la plus australe du monde » est une maigre consolation pour ces voyageurs sincères à la quête du sud extrême. Une jeune hollandaise enfonce le clou : « la ville qui vend un mythe n’est pas la plus australe. Puerto Williams sur l’île de Navarino se situe encore plus près de l’Antarctique, non loin du Cap Horn. Cette bourgade n’a pas su promouvoir sa position géographique et demeure en retrait par rapport à Ushuaia ». Car Ushuaia a intelligemment su mettre à profit sa situation géographique originale pour construire et vendre un mythe au monde entier. Un mythe relayé en France par l’émission télévisée de Nicolas Hulot – les touristes français sont d’ailleurs omniprésents dans la ville. En moins de dix ans, le mythe du bout du monde a permis à Ushuaia de retrouver le sourire et de maintenir son attractivité économique aux yeux de la population argentine désœuvrée.  « Il n’ y pas de chômage ici » me confirme un chauffeur de taxi de Mendoza qui a tout quitté pour venir vivre ici. Un luxe dans un pays qui, trois ans après, ne s’est toujours pas remis de la crise économique la plus violente de son histoire. Et tant pis si nos rêves d’aventures se brisent sur un mythe au rabais. Les merveilles de la nature patagonne viendront vite nous faire oublier notre halte superflue à UshuaiaLand. 


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